Editorial de : Jean Etèvenaux
GRAND PRIX SELYRE 2026
Quelques réflexions sur l’affaire Grasset
Le retrait de quelque 200 auteurs de chez Grasset après l’éviction de leur patron, Olivier Nora, par son propriétaire, Vincent Bolloré, ne constituera vraisemblablement qu’une mini-crise dans le paysage éditorial. La conséquence la plus immédiate aura été le départ de Boualem Sansal pour la Belgique, écœuré des manigances menées par « une poignée d’oligarques de la pensée, de petits dictateurs de bureau », car son prochain livre va être publié en juin chez Grasset, alors qu’Olivier Nora l’aurait voulu six mois plus tard. Mais le fond du problème demeure que l’ancien prisonnier d’Alger n’appartient pas à la cohorte des intellectuels de gauche qui se croient chargés de faire la pluie et le beau temps en France, y compris dans les médias.
La personnalité d’Olivier Nora ne se trouve pas en cause, même si son salaire annuel venait d’être porté de 830 000 euros à plus d’un million par an. Quant à l’avenir des écrivains qui s’en vont, il sera très divers, car les autres éditeurs ne se précipiteront pas forcément sur eux et leurs tentatives de développer une clause de conscience calquée sur celle des journalistes ne s’appuient pas sur un fondement juridique.
Il convient des se montrer honnête : Vincent Bolloré, propriétaire par Hachette interposé, de Grasset, a agi comme tout entrepreneur qui, dans quelque domaine que ce soit, connaît les chiffres ; il a donc effectué ses choix, qui ne sont pas ceux reposant sur les subventions, les taxes et les circuits publics. Qu’on s’efforce de le présenter comme aussi à droite que catholique relève de l’intolérance d’une gauche voulant toujours définir le bien et le mal et, donc, ostraciser ceux qui se trouvent en dehors des clous. Le petit milieu de Saint-Germain-des-Prés, toujours conditionné par Sartre et Beauvoir, joue une partition sans grande originalité. Cet entre-soi d’une mini-élite apparaît d’ailleurs bousculé non seulement par les grands méchants loups que brocarde la gauche intellectuelle, mais aussi par un public qui a bien compris cette nouvelle comédie humaine à base de suffisance et de cynisme enrobés d’une apparence de vertu.
Or, tout un chacun constate l’amplification des fractures et des mutations contemporaines, dans le domaine culturel et dans la vie quotidienne. Cela se révèle dans les évolutions politiques, non pas celles des arrivistes et des petits marquis qui tiennent encore le haut du pavé mais celles des divers groupes, pas forcément des partis, prônant le retour au réel et prenant en compte les réactions et les attentes des Français. Des éditeurs s’y montrent de plus en plus sensibles.
Léon l’Africain
A l’heure des autobiographies ou biographies de mères ou grand-mères… abondamment publiées, Léon l’Africain s’affirme comme une autobiographie fantastique et indémodable. C’est un livre puissant où l’imaginaire foisonnant et oriental de l’auteur se confond avec le destin hors du commun du narrateur Hassan al-Wazzan. Depuis 2023, Amin Maalouf est le secrétaire perpétuel l’Académie française, dont il est membre depuis 2011. Il est né à Beyrouth en 1949 et vit en France depuis 1976. Écrivain franco-libanais, il a publié une quinzaine de livres et reçu le prix Concourt 1993 pour Le rocher de Tanios.
Quatre livres
Hassan al-Wazzan, commerçant, diplomate, géographe dit Léon l’africain, est né près de Grenade vers 1494. Auteur arabo-andalou, il a écrit une Description de l’Afrique, publiée en 1530. Ce texte constitue la source principale d’Amin Maalouf, qui donne voix au narrateur dès les premières lignes : « Moi, Hassan, fils de Mohammed le peseur, moi Léon de Médicis, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un pape… Mes poignets ont connu tour à tour les caresses de la soie et les injures de la laine, l’or des princes et les chaînes des esclaves ». Après un bref prologue, le texte est composé de quatre livres, ceux de Grenade, de Fès, du Caire et de Rome, quatre livres comme quatre destins exceptionnels rassemblés en une seule vie.
Amin Maalouf avec un talent de conteur exceptionnel mêle petite et grande Histoire, sa maîtrise du contexte lui permet de faire évoluer le narrateur dans les situations les plus complexes avec précision et vraisemblance. Dans le livre de Grenade, Hassan raconte l’histoire de sa famille et de sa petite enfance au moment de la prise de la ville en 1492 par les Rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon, et les hésitations de son père avant de se décider à faire le choix de l’exil, plutôt que celui de la conversion forcée exigée par l’Inquisition. Il se trouvait donc à Grenade pendant le Reconquista.
Dans le livre de Fès où la famille d’Hassan se réfugie car un oncle y est déjà installé, il raconte ses années insouciantes de jeune adolescent, ses rencontres et ses études de théologie dans plusieurs madrasas. Devenu diplomate au service du sultan de Fès il voyage aux confins de l’Afrique noire et nous voici ainsi plongés dans le monde oublié des caravanes jusqu’à Tombouctou, puis, arrivé au royaume de Nubie, il s’embarque sur le Nil.
Avec le pape
Commence alors le livre du Caire : habile marchand, en quelques mois il devient un véritable notable cairote, c’est alors qu’il rencontre la belle Nour, la Circassienne veuve de l’émir Saladin neveu du Grand Turc et mère de l’héritier légitime de Saladin : Bayazid. Or le Grand Turc ne cesse d’accroître l’empire ottoman et, après la Syrie, il convoite l’Égypte. Les deux amants n’ont d’autre issue que de prendre la fuite et se retrouvent à Fès.
Le livre de Rome commence par l’enlèvement de Hassan, diplomate et polyglotte, par un pirate sicilien qui veut faire cadeau d’un esclave prestigieux au pape Léon X pour racheter ses innombrables fautes. C’est ainsi qu’en 1519 a lieu la présentation de Hassan au pape qui lui accorde sa protection. Hassan reçoit des cours de latin, de catéchisme mais aussi d’hébreu et de turc, en échange il enseigne l’arabe. Une année après, Hassan, véritablement adopté par le pape, est baptisé par celui-ci, à la basilique Saint-Pierre, il prend le nom de Yohannes Léo al-Assad et devient pour tous Léon l’Africain. Celui-ci découvre la vie dépravée et fastueuse de nombreux cardinaux résidant à Rome. Les années 1526-1527 sont celle du sac de Rome par les lansquenets de l’empereur Charles Quint, le chaos s’installe. Léon se trouve à nouveau contraint à l’exil. À quarante ans n’aspirant qu’à une vie paisible bien méritée, le voici qui fait voile vers Tunis.
Un destin hors norme, servi par une écriture puissante, précise, efficace, un livre envoûtant.
O.G
Les Petits Carrés de L’Empreinte
Édition mai 2025
Cette nouvelle collection de petit format, présentée dans des coffrets noirs (14,5x14,5x3,6 cm), réunit actuellement 19 graveurs, adhérents de l’association L’Empreinte de Lyon. Chaque graveur a choisi un auteur ou a écrit lui-même le texte ; il a réalisé 12 exemplaires de son livre d’artiste, avec pour chacun au moins 4 gravures originales.
Le choix a été effectué lors des réunions afin de créer une collection de livres d’artistes de petit format (14x14 cm) dans des petits coffrets précieux, en vendant le coffret à un prix réduit pour avoir une plus large diffusion, tout en présentant des gravures originales. Chaque graveur a choisi sa technique de gravure et sa présentation dans le coffret, ce qui amène à une grande diversité de la collection.
Ouvrir chaque petite boîte est une surprise et la découverte d’une association originale texte / estampes.
Participent à cette collection Danielle Berthet, Christine Chavan, Blandine Leclerc, Isabelle Fraysse, Joëlle Butte-Hoiss, Michèle Morvan, Petra Bertram-Farille, Suzanne Paliard, Catherine Le Besnerais, Pierrette Burtin Serraille, Jean-Paul Meiser, Isaure de Larminat, Catherine Liegeois, Marie-Claude Lespagnol, Jens Uffe Rasmussen, Christian Nouyrigat, Céline Chagnard, Monique Rey Barthelemy et Odile Gasquet.
Odile Gasquet
Découvrir le Prophète ?
Au lieu d’offrir « une nouvelle biographie du prophète de l’islam », des chercheurs ont voulu montrer « comment différentes sources et les historiens qui examinent ces dernières présentent les nombreuses dimensions de la figure » de Mahomet — puisque c’est la transcription populaire en français qui a été retenue plutôt que Muhammad ou Mohammed dont l’orthographe se trouve pourtant plus « conforme à la prononciation arabe du nom ». Cinquante universitaires du monde entier ont donc été mis à contribution dans les deux gros volumes du Mahomet des historiens.
Le lecteur découvre ainsi, au-delà du corpus coranique et de la mémoire sunnite, les visions des représentants des multiples écoles musulmanes (ismaélites, ibadites, ottomanes, tatare de Kazan, djihadistes), juives, zoroastriennes et chrétiennes (syriaques, arméniennes, byzantines, latines et protestantes). Ils y ajoutent les approches relevant de l’humanisme, de l’orientalisme et de l’anticléricalisme. Finalement, au moins selon certains d’entre eux, il devrait s’avérer ainsi possible d’« évaluer les traditions et les thèmes du Coran au cas par cas, de manière critique et analytique ».
C’est d’ailleurs ce que tente, assez brillamment, l’universitaire tunisienne Hela Ouardi avec son Muhammad, qu’elle présente comme « la mise en relation de sa carrière publique et sa vie privée ». Elle revient sur un sujet qu’elle connaît bien et qu’elle aborde avec prudence puisqu’« il ne s’agit pas […] de “défendre“ le Prophète et encore moins de le “mettre en accusation“ devant le tribunal de nos valeurs contemporaines ». Il en résulte des descriptions nuancées, l’autrice ne craignant pas, par exemple, d’émettre des doutes sur la « conquête » de Médine et abordant sans fard des épisodes sanglants tout en insistant sur la reproduction d’épisodes tirés d’autres récits religieux, juifs, chrétiens ou sassanides.
Jean Étèvenaux
Hergé, mais aussi Jacobs
Il y a cent ans, en juillet 1926, le tout jeune Georges Remi, qui signait déjà Hergé, faisait paraître dans Boy-Scout sa première bande dessinée, Les extraordinaires aventures de Totor, C. P. des Hannetons. Trois ans plus tard, le personnage de Tintin commençait sa carrière dans Le Petit Vingtième sous le titre d’Au pays des Soviets. Ainsi débutait une saga qui ne devait s’arrêter qu’en 1983, à la mort d’Hergé, âgé d’à peine 76 ans.
Deux des meilleurs analystes du journaliste à la houppe ont récemment sorti des études biographiques sous l’angle thématique. Dans Hergé (Que sais-je ?), Thierry Groensteen valorise les côtés traditionnels et novateurs de cette comédie humaine et de ce mythe, lesquels expliquent la persistance d’une notoriété s’exprimant dans 135 langues et 265 millions d’albums, alors qu’aucune nouveauté n’est parue depuis 1986 ; il s’efforce d’en approcher toutes les facettes, même les moins connues (Hergé se présentait toujours d’une manière très lisse). Dans un recueil posthume, Jean-Marie Apostolidès s’efforce, lui aussi, de révéler Tintin dans tous ses états (Les Impressions nouvelles) ; s’avançant parfois fort loin, il opère des rapprochements signifiants, comme on dit de nos jours, qui contribuent à ancrer l’œuvre dans les deux grandes caractéristiques de toute littérature, le classicisme et l’intemporalité.
La pénétration de l’univers hergéen profite aussi de trois publications. D’abord le semestriel Les amis de Hergé, dont le n° 80 évoque celui qui l’a si longtemps animé, Philippe Goddin. Celui-ci dirigeait aussi la collection Les coulisses d’une œuvre (Moulinsart), dont le volume 9 est consacré au Crabe aux pinces d’or, cependant que le 10e, centré sur L’étoile mystérieuse, a dû être reporté du début mars à la fin avril. Enfin, Christophe Quillien ajoute aux titres précédents un beau volume sur Haddock. Un capitaine à l’abordage ! (Moulinsart / Geo), qui replace le marin dans son environnement.
Une approche aussi complète qu’originale est due à Éric Verhoest, Hergé | Jacobs. Du duo au duel. L’histoire d’une amitié créative (Moulinsart / Casterman). Magnifiquement illustrée (dessins, croquis, crayonnés, bleus de coloriage, photos, projets, documents divers), elle expose en toute lumière les relations très fortes entre les deux maîtres de ce qu’on dénommera plus tard la ligne claire. C’est un livre à découvrir dans le détail, amenant aussi à comprendre la gestation et la réalisation de l’hebdomadaire Tintin tout comme la mise en place des Studios Hergé.
Comment ne pas regretter, au passage, les formulations péremptoires qui continuent à encombrer les travaux sur Hergé et son œuvre, comme s’il fallait excuser ses amitiés à droite ? Il y a une génération, on lui reprochait cet anti-communisme primaire que la chute de l’URSS a remisé au placard des illusions perdues. On s’en prend donc maintenant plutôt à son entourage, « à l’idéologie droitière affirmée » (Thierry Groensteen) ou à la supposée « incarnation du complot judéo-maçonnique « que serait son ennemi Rastapopoulos (Jean-Marie Apostolidès). On relèvera aussi le ton toujours très écolo des publications patronnées par Geo, qui dénonce, dans Haddock. Un capitaine à l’abordage !, « l’appétit d’États et d’entreprises minières » dans les grands fonds marins exposés à des « dommages irréversibles qu’une mise en coupe réglée provoquerait sur la biodiversité ».
Terminons sur un anniversaire inattendu, se rapportant à l’année 1956 — il y a donc 70 ans. Le 31 octobre, le journal Tintin publiait la première planche de Coke en stock, qui! paraîtraIt en album en 1958 (avec pas moins de 73 retouches dans les dessins et 109 dans le texte). La première bande, partiellement reproduite dans le précité Hergé | Jacobs, montrait le fidèle Nestor insensible au bavardage téléphonique de Séraphin Lampion car complètement absorbé par les Pensées de Pascal… Espérons que celle-ci sera un jour éditée comme Casterman et Moulinsart l’ont déjà réalisé pour Les bijoux de la Castafiore.