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Historique des éditoriaux:

Numéro 83

  du 10 / 11 / 2016 par Jean Etèvenaux

Présentation:

D’après Le Point en ligne du 19 octobre, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel recense, dans n° 42 de cette année 2016, les « 50 romans de notre temps » en partant des Versets sataniques de Salman Rushdie en 1989. Le grand gagnant en est Michel Houellebecq, avec trois de ses œuvres: Les Particules élémentaires, qui soldait les utopies soixante-huitardes et annonçait l'ère de la révolution génétique, La carte et le territoire, qui s'interrogeait sur ce « qui reste d'un pays européen après la chute de son industrie  » et Soumission, traitant de la « profonde insécurité de l'Occident et la montée de l'islam européen ». Le Spiegel ne cache pas qu'il aurait pu ajouter Extension du domaine de la lutte, qui théorise le libéralisme sexuel. Outre Michel Houellebecq, deux autres Français sont à honneur : le Nobel Patrick Modiano et son bouleversant  Pedigree, ainsi que le Goncourt lyonnais Alexis Jenni et L'Art français de la guerre.
Alors qu’il demeure très controversé en France — Manuel Valls avait déclaré que « la France, ça n’est pas Houellebecq » —, le Spiegel commente : « Son regard sur le monde est glacé, mais non sans humour. Il décrit les exclus, les déchus, les perdants d'une compétition totalement mondiale. Les hommes tristes, qui pensaient que, s'ils s'en tenaient aux règles du monde, ils feraient partie d'une histoire plus grande et plus heureuse. Mais ce n'est pas le cas. Ils en sont les idiots, et la colère monte, contre le monde comme contre eux-mêmes. Les personnages de Houellebecq sont sacrément seuls. »
On n’est bien sûr pas obligé de partager les analyses de Michel Houellebecq ni l’avis du grand magazine d’outre-Rhin —_qui fête ses 70 ans et diffuse à plus d’un million d’exemplaires —, mais on doit reconnaître que l’écrivain français a su discerner chez l’écrivain français cette qualité qui en fait un révélateur de notre temps. Ce faisant, il s’inscrit dans la tradition la plus classique, celle qui lie l’écriture à l’actualité non pas à travers le démarquage ou la propagande mais par la prise en compte des sentiments, des peurs et des espoirs de ses semblables. Vigie de l’esprit, il le nourrit de ses observations et de ses presciences.


Coup de cœur pour Elena Ferrante

L’amie prodigieuse et Le nouveau nom sont les deux premiers tomes écrits par Elena Ferrante de la saga de deux amies : Elena et Lila. Le prologue est contemporain, lorsqu’Elena, la narratrice, apprend la disparition de son amie d’enfance Lila. Plus de soixante ans d’amitié que Lila semble avoir voulu effacer, comme toutes les autres traces de son existence. « Lila va trop loin, comme d’habitude, ai-je pensé. » Elle prend cette disparition comme un défi, le dernier sans doute, que lui aurait lancé Lila. Et, comme pour contrarier ce projet d’effacement, elle entame le récit de leur histoire « dans ses moindres détails ».
Saga addictive
C’est une enfance difficile, dans un quartier pauvre et rude de Naples, juste après la Seconde Guerre mondiale, qui unit ces deux fillettes. Nous voyons ces gamines de six ans dans un escalier jouant à se faire peur et découvrant ensemble le courage et les plaisirs de la transgression. C’est Lila qui mène le jeu, toujours la première à vouloir aller plus haut, plus loin, plus vite que tout le monde. Son audace subjugue Elena qui, dans ses traces, se confronte à la difficulté de grandir et de devenir une jeune fille dans une banlieue napolitaine déshéritée et machiste des années cinquante puis soixante.  Des images des films néoréalistes italiens parsèment la lecture de visions noires et blanches.
La fascination du lecteur commence dès les premières pages et ne faiblit à aucun moment des deux tomes, bien au contraire, c’est une fiction addictive dont on retarde la lecture des dernières pages pour ne pas quitter ce qui est devenu notre quartier, nos voisins, nos amies, et avec eux nos peurs, nos doutes, nos espoirs.
De petits riens l’auteure a l’art de créer des rebondissements formidables, comme cela se passe dans une vie d’enfant. Chaque soubresaut de cette relation complexe nous entraîne tel un explorateur  médusé dans le monde truculent d’un quartier d’immeubles vétustes où cohabitent plutôt mal que bien cordonnier, portier de mairie, vendeur de légumes, épicier, pâtissier, menuisier, cheminot, institutrice. Des embrouilles ancestrales, attisées par la guerre, se rallument à la moindre étincelle avec une violence aiguisée par la misère sociale et affective. Elena réussit parce qu’elle est méthodique et appliquée, Lila par ses intuitions et son talent.
Anonymat percé ?
Dans Le nouveau nom, Lila et Elena expérimentent chacune leur méthode pour tenter d'échapper à la soumission patriarcale et à la pauvreté, dans une ville gangrenée par la Camorra, leurs parcours sont semés d’embûches. La brillante et provocante Lila abandonne l'école pour se marier avec le riche épicier du quartier. Elena, uniquement soutenue par certains de ses professeurs, poursuit ses études et rompt avec le passé en quittant la ville. Elle s’épuise à porter le masque d’une intelligentsia bourgeoise, toujours dans la crainte de retomber dans cet univers familial originel qui lui colle à la peau comme une mauvaise odeur. Quand Lila se bat comme un animal en fonçant pour éviter de réfléchir, Elena traîne sa culpabilité de classe et cherche à se défaire de son accent et de ses vêtements trop modestes.
Ce phénomène littéraire mondial, avec déjà plus de trois millions d’exemplaires vendus dans 27 pays, se double du mystère d’une auteure farouchement attachée à son anonymat — même si certains affirment avoir percé son identité. Quoi qu’il en soit, de nombreux lecteurs français, ne pouvant attendre les délais de traduction et d’édition, se mettent à la lire en italien et en anglais !

Odile Gasquet


Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Paris, Gallimard, 2014 [édition originale en italien : 2011], 448 pages et Le nouveau nom, Paris, Gallimard, 2016 [édition originale en italien : 2012], 560 pages

Les héros de bd qui ne meurent pas

Jacques Martin, disparu en 2010, avait lancé ses successeurs dans les diverses séries sortant chez Casterman. Pour Alix, Par-delà le Styx, dû à Mathieu Bréda et Marc Jailloux, s’avère remarquable, tant le dessin, l'esprit et la réalisation sont conformes au fond et à la forme du créateur : bien qu'on ne demande pas aux auteurs actuels de décalquer ses œuvres, le talent déployé à respecter l'univers qu'il a créé tout en le faisant vivre de manière autonome doit être reconnu et salué. Rappelons aussi l’existence d’une quarantaine de titres dans la série, plus pédagogique, des Voyages d’Alix. Du côté de Lefranc est paru, sous la signature de Roger Seiter et de Régric, une belle aventure de science-fiction pour la fin des années 50, L’homme-oiseau. Paul Teng, Jerry Frissen et Jean-Luc Cornette ont emmené Jhen jusque dans Les Portes de fer d’une Transylvanie disputée entre Hongrois et Ottomans tandis qu’Olivier Pâques et Pierre Valmour ont fait découvrir à Loïs La prisonnière de l’Archange.
Astérix, Spirou, Lucky Luke
Si Albert Uderzo est toujours là, tout comme ses Éditions Albert René, Astérix est aujourd’hui réalisé par Jean-Yves Ferri et Didier Conrad. Après Astérix chez les Pictes, ils ont donné Le papyrus de César. Même si ce dernier épisode fait parfois penser au Domaine des dieux, il s’agit de deux bons albums.
Spirou, on le sait, a toujours connu un grand nombre d’auteurs, dès la période héroïque des Rob-Vel, Jijé et Franquin. On n’est donc pas surpris que, chez Dupuis, Fabien Vehlmann et Yoann en poursuivent aujourd’hui la saga, qui a atteint son trente-cinquième volume. Certes, La colère du marsupilami fleure toujours les bons sentiments et le politiquement correct, mais l’inventivité des situations et l’exubérance des dessins demeurent très prenantes. En revanche, Tome et Janry auraient peut-être intérêt à renouveler le fond de leur Petit Spirou : Tout le monde te regarde fera surtout rire ceux qui n’ont pas lu les seize albums précédents.
 Sur un principe semblable, à savoir le héros et son double quand il était petit, Lucky Luke connaît aussi des jours heureux, toujours chez Lucky Comics. Le dessinateur unique, Achdé, réalise aussi les scénarios de Kid Lucky. Le dernier titre, Les tontons Dalton, a été scénarisé par Laurent Gerra et Jacques Pessis et mérite de retenir toute l’attention. Signalons au passage que le même Laurent Gerra, Bressan de Mézériat, avait patronné la publication, justement en bressan, de La corde au cou sous le titre Maryô donbin pèdu [littéralement : Marié ou pendu] — ce n’est d’ailleurs pas le même parler que celui utilisé pour Lé pèguelyon de la Castafiore [Les bijoux de la Castafiore].
Comment ne pas mentionner aussi les Schtroumpfs, qui continuent leur belle vie, aux éditions du Lombard. Le fils de Peyo, Thierry Culliford, a su s’associer un autre scénariste, Alain Jost. Grâce aux dessins de Jeroen De Coninck et Miguel Diaz, est ainsi sorti le trente-quatrième album, Les schtroumpfs et le demi-génie, où l’on découvre notamment un Gargamel plus malheureux que méchant.

Gihé

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